Tentative de Théorie Informationnelle de la valeur

Un ensemble d'observations et de réflexions[1] nous a conduit à  constater l'inadaptation des systèmes de valeurs de l'économie classique à répondre aux besoins d'analyse d'une société révolutionnée par les Technologies de l'Information et de la Communication (TIC).

La complexité des phénomènes économiques et la relative inadéquation des outils de mesure de la valeur des biens et services avait déjà été soulignée à propos de l'évolution des processus de production de plus en plus automatisés :

Le prix Nobel de la Paix, Buckminster Fuller[2], écrivait en 1970[i] :

"Les modes actuels de mesure de la richesse ne sont pas réalistes. Ils ont été adoptés pour évaluer l'artisanat, l'agriculture, les mines, la chasse, la pèche - une économie préindustrielle - et sont aujourd'hui, en conséquence, seulement capable d'enregistrer les déficits nationaux. Ces systèmes obsolètes sont défaillants à prendre en compte l'entropie, la caractéristique auto multiplicative de l'universalisation du monde."

Que ce soit dans le système soviétique ou dans le système libéral, les théories de la valeur utilisées restent liées aux idées issues de la révolution industrielle et ne sont pas aptes à rendre compte de l'évolution technologique de la révolution informationnelle et des conséquences psychologiques et sociologiques qu'elle entraîne.

Je voudrais aussi essayer d'intégrer dans cette proposition une tentative de  prendre en compte les remarques de René Passet sur une autre forme d'inadéquation des théories économiques classiques[ii], celles ci liées à l'impact des activités humaines dans l'équilibre plus large de la biosphère,  qui, compte tenu de leur ampleur, ne peuvent plus être prises pour quantités négligeables. Or les outils dont disposent les théoriciens de l'économie néo-classique ne permettent pas de les traiter de manière satisfaisante. Certains effets des modes de comptabilisation de la valeur fournissent "des indicateurs contre-productifs[iii]" allant à l'encontre même de leur solution.

Je voudrais développer ici une proposition de théorie de la valeur essayant de répondre à ces nouvelles analyses de la situation socio-économique en m'écartant radicalement des critères fondamentaux classiques de la valeur, en particulier des hypothèses hédonistes de maximisation de la satisfaction des besoins individuels, ayant évolué vers sa réduction néo-libérale d'augmentation de la production comme finalité des activités humaines.

Pas plus que les physiocrates[3] ne pouvaient envisager une économie ayant d'autres valeurs que celles issues des produits de la terre, ni les penseurs néo-libéraux ni les penseurs socialistes actuels ne peuvent imaginer une économie dont les valeurs seraient fondamentalement éloignées de celles liées à la civilisation industrielle.

C'est aux deux auteurs de la "Théorie Mathématique de la communication", Shannon et Weaver[iv], fondateurs sans en avoir conscience de l'évolution future des systèmes informatiques et télématiques, que nous devons la "Théorie de l'Information". Cette théorie dans son propos initial excluait explicitement tout aspect sémantique dans la transmission des messages. Elle devait être généralisée par la suite à de nombreux domaines scientifiques mais devait surtout permettre des progrès considérables dans la transmission de données et la correction d'erreurs.

On doit la première généralisation du concept d'information à Léon Brillouin[v] qui l'a adaptée dans les années cinquante à d'autres domaines scientifiques que la transmission de données. Une seconde généralisation de la théorie de l'information au domaine des sciences humaines, en particulier en psychosociologie, a été apportée par Abraham Moles[vi], dans les années soixante. C'est cette généralisation aux sciences humaines qui va pouvoir servir de base à cette proposition d'une théorie informationnelle de la valeur.

Karl Popper[vii] avait spécifiquement fait la relation entre "information et improbabilité" dès 1934, mais avait concentré ses efforts dans la critique philosophique formelle des travaux de Leo Szilard soutenus par Léon Brillouin. La pensée de Popper rejoint toutefois celle de Abraham Moles dans un article remarquable sur la difficulté de transmission[viii] des connaissances où il insiste sur les limites d'une communication "objective" dans la mesure où chaque participant a un univers cognitif différent et que donc le sens des mots ne saurait être identique pour tous. 

C'est dans cette acception générale "l'information est ce qui réduit l'incertitude" que j'utiliserais le mot "Information" dans cette analyse.

On trouvera dans le court mais très complet essai d'Emmanuel Dion[ix], une revue condensée des grandes lignes de la théorie de l'information.

Motivation et besoins fondamentaux

Suite à ces remarques, je voudrais développer un peu plus en profondeur une théorie inspirée des recherches sur la théories de communications généralisée par Léon Brillouin et Abraham Moles évoquées précédemment et construite progressivement lors de ma carrière à IBM dans la prévision et les études de marché des télécommunications, ainsi que dans mes activités associatives dans l'analyse de l'impact des technologies de l'information et de la communication sur les personnes handicapées.

Elle est fondée sur une hypothèse de comportement qui essaie d'englober l'hypothèse hédonistes des débuts de la théorie économique et la maximisation de l'utilité individuelle marginale des auteurs classiques et néoclassiques dans un système plus vaste incluant des valeurs nouvelles comme la diffusion du savoir par la création de logiciels ou de contenu sur "la toile" mais aussi de valeurs globales comme la qualité de l'environnement et l'intégration des dimension humaines et sociales dans les choix politiques.

 La motivation fondamentale des comportements, dans cette hypothèse serait la réduction de l'incertitude. Cette motivation à lutter contre l'accroissement de l'entropie peut trouver sa source dans un besoin fondamental des organismes vivants en général et de l'homme en particulier[4] : essayer de préserver son avenir, et pour l'homme de le contrôler dans la mesure du possible. Ce besoin s'exprime à différents niveaux selon la complexité de l'organisme considéré[5].

CERVEAU REPTILIEN :

PULSIONS, SURVIE , FAIM , SOIF
INCAPABLE DE FAIRE FACE A UNE SITUATION NOUVELLE

CERVEAU MAMMIFERE :

EMOTIONS , MEMOIRE
PERMET D'EVITER LA DOULEUR OU DE PRENDRE LE PLAISIR

NEOCORTEX :

L'ASSOCIATION ,
LA MODELISATION
 

Au niveau Biologique

Lutte contre l'accroissement de l'entropie : afin de maintenir l'intégrité de l'organisme, qu'il soit unicellulaire ou une organisation complexe. Au niveau des organismes primitifs, il s'agit principalement d'un équilibre réactif. Au niveau des organisations humaines, cette démarche exige une certaine prédictibilité et une anticipation des situations futures permettant une modélisation des événements avenir. Cette lutte a une dimension individuelle pour chacun des organismes mais aussi une dimension collective quand la survie de l'individu dépend de la survie du groupe.

Au niveau psychologique

Aversion de l'incertitude : Or une situation d'incertitude vient justement empêcher toute prévisibilité. Pour reprendre la distinction de Knight[x], entre risque et incertitude, l'homme est prêt à tolérer un risque, c'est à dire une probabilité mesurable de succès, mais pas l'incertitude, situation où l'on ne connaît même pas cette probabilité de succès.

 Dans les deux cas nous avons à faire à une recherche '"Information" ou de "Néguentropie" (Fig:4) comme l'a appelée Léon Brillouin, c'est à dire un besoin de ralentir l'augmentation de l'entropie.

Figure 4: Information et néguentropie

L'approche de Knight est intéressante en ce qu'elle introduit systématiquement les motivations psychologiques des agents économiques dans leur comportements et non plus une simple rationalité de type hédoniste ou une maximisation individuelle de la satisfaction marginale des besoins. Il introduit parmi ces motivations le plaisir de la prise de risque, le jeu, en particulier chez l'entrepreneur.

Les motivations sociales, voire spirituelles, font également partie des recherches de réduction de l'incertitude. Je reviendrais plus loin sur ces idées.

Cela conduit à la théorie suivante de la valeur :

la valeur d'un objet ou d'un service dépend de la quantité d'information qu'ils contiennent, c'est-à-dire de leur capacité à réduire l'incertitude de l'utilisateur (producteur, consommateur ou usager).

Notion de valeur informationnelle

Exemples :

 L'argent liquide, particulièrement réducteur d'incertitude dans la mesure où il peut s'adapter à pratiquement une infinité de situations imprévues, permet de lui attribuer une valeur informationnelle très élevée. C'est ce que Keynes a appelé "la préférence pour la liquidité".

Dans cette perspective on peut dire que toute entité propre à réduire l'incertitude peut en fait être porteuse d'information :

Applicabilité de la valeur informationnelle :

Cette théorie informationnelle de la valeur englobe les échanges marchands matériels, biens et services traditionnels, agricoles et industriels, des produits plus immatériels tels que ceux évoqués plus haut : connaissances, programmes informatiques et documents multimédia mais aussi les échanges non marchands tels que les activités domestiques[6], associatives ou de troc de voisinage(SEL) dont la "valeur" n'est absolument pas comptabilisée dans le modèle actuel de l'économie marchande. Elle englobe aussi les valeurs telles que la qualité de l'environnement, lesquelles sont au mieux considérées comme des coûts, parfois appelés "externalités" et non comme des valeurs par l'économie classique.

La réduction d'incertitude peut prendre des formes variées telles que des comportements d'appartenance sociale ou spirituelles : la décision se réfère à des valeurs de groupe, limitant le nombre des choix et de fait, réduisant l'incertitude. La composante psychosociale des conduites économiques a été suggérée par P. Chombard de Lauwe[xi] qui parle d'une "sociologie des aspirations", montrant l'interaction des facteurs individuels et des facteurs sociaux.

De manière perverse, la communication publicitaire peut s'avérer être un mode relativement efficace de réduction de l'incertitude en ramenant le choix des consommateurs à un nombre limité de marques de produits ou de services. Ce phénomène est le plus souvent inconscient mais bien réel. Il a été utilisé par les marques cherchant à rassurer leurs clients en les sécurisant[xii] : "Vous nous connaissez, n'est-ce pas ?".

Un exemple de manquement à cette stratégie a été donné par Coca Cola lors de son essai désastreux d'introduction du concept de "New Coke" qui a déclenché des campagnes véhémentes de consommateurs refusant cette violation de leur produit fétiche. L'entreprise a du renoncer à grand frais à ce projet.

Les diverses formes d'incertitudes et de comportements qu'elles entraînent sont décrite avec une très grande rigueur par Bernard Walliser[xiii] qui toutefois n'intègre dans son analyse que la possibilité de répondre à l'incertitude par de l'information immatérielle, ne généralisant pas à la possibilité de réduire l'incertitude par des vecteurs matériels tels ceux décrits ci dessus.

Au sens qui est donné dans mon analyse, qui inclus les formes matérielles de réduction de l'incertitude comme étant des informations, l'information immatérielle sur un bien, un service pouvant potentiellement être intrinsèquement porteur d'information, pourrait être appelée "méta-information", information sur de l'information. C'est à dire, de chercher à savoir de combien un produit ou un bien pourra réduire l'incertitude de l'agent économique par des informations sur ce bien lui même. Par exemple des informations sur les qualités de freinage d'une automobile, sa consommation d'essence, si elle a des "air-bags" etc.

La réduction d'incertitude dépend de l'univers cognitif des agents.

L'univers cognitif est fait de l'ensemble des expériences passées de chaque individu, de ses compétences intellectuelles, de modèles internes qu'il ou elle en a tiré et de comment cet ensemble influence sa perception présente et oriente ses anticipations.

 L'univers cognitif d'un individu ou d'une organisation détermine:

Son degrés d'incertitude par rapport à l'environnement

La quantité d'information qu'il/elle pourra extraire d'un message reçu de l'environnement

Figure 5 : Messages de l'environnement

Adam Schaff[xiv] décrit combien le langage des différentes peuplades du grand Nord Canadien est conditionné par leur univers cognitif où il est vital de savoir distinguer près d'une vingtaine de catégories différentes de neiges. Il est clair que la valeur de l'information sur l'appellation exacte de le neige qu'il va trouver sur son parcours sera plus élevée pour un indigène de ces régions et dont la vie peut en dépendre, que pour un visiteur occasionnel qui ne saura qu'en faire et pour lequel elle ne réduira pas l'incertitude tant qu'il ne l'aura pas intégré à son univers cognitif.

Ainsi, un bien ou un service pourra avoir une "valeur" différente en fonction de sa place dans l'univers de l'individu : pour prendre un exemple concret,  pour un skieur débutant, la réduction d'incertitude apportées par une paire de skis performants sera bien moindre que pour un skieur confirmé. Le premier ne verra donc aucune valeur dans l'achat d'une paire de skis d'expert et préfèrera acheter une paire de skis entrée de gamme. on pourrait approfondir cet exemple, en effet, il est possible que soit intégré à l'univers cognitif du skieur débutant une forte importance de son image personnelle conduisant à un achat de prestige, ce qui introduit une dimension psychologique à la notion d'univers cognitif .

Cette valorisation des biens et services ne va pas toujours être consciente (Fig:5), elle peut aussi être influencée par des habitudes, mais ces dernières ne font elles pas partie de l'impression de sécurité, donc de réduction de l'incertitude ?

Cet univers cognitif est de plus soumis à une évolution liée aux nouvelles technologies de l'information  et  de la communication qui envahissent le sujet de  "données" dont très peu ont une valeur informative, c'est à dire la capacité de réduire l'incertitude du récepteur et non "d'information" qui elles réduisent cette incertitude (Fig : 6). Cette remarque va au contraire de l'expression courante "Nous sommes envahis d'information" que je considère comme un des plus jolis oxymorons modernes.

Figure 6 : La transmission d'information

Devant un excédent de données ou des perturbations dans le canal de transmission du message, le récepteur peut se trouver dans une situation de plus grande incertitude après réception du message qu'avant. On utilise le terme de "Bruit" pour caractériser cette situation.

Un accroissement temporaire de l'incertitude du récepteur est également possible, même avec un message sans données parasites et clair d'un point de vue technique, il lui faut en effet le temps d'intégrer le contenu du message à son propre univers cognitif.

La transparence du marché :

Les conditions de l'échange impliquent, au contraire des hypothèses de la théorie classique, une information imparfaite. En effet pour qu'il y ait échange, il faut qu'il y ait un choix possible d'une part, et d'autre parts que ces choix expriment des différences dans leur préférences.

Existence d'un choix : Pour qu'il y ait "choix" il ne faut ni être dans une situation d'incertitude absolue ni dans une situation d'information totale. Dans le premier cas, la décision ne peut être prise qu'au hasard dans le second il n'y a pas de choix à faire puisque l'incertitude est réduite à zéro, donc la probabilité correspondant à la décision à prendre est égale a un.

Situation

Résultat

Pas d'information   Hasard : pas de choix possible
Information totale Déterminisme : un seul choix
Information imparfaite Choix nécessaire et possible
 

De manière fort intéressante, Emile Borel fait remarquer que dans un très grand nombre de situations courantes nous nous comportons comme si nous avions une information totale[xv], n'envisageant pas la probabilité adverse ou favorable, selon le cas, dans notre processus de décision quand cette probabilité est relativement faible.

Différences de préférence : Si pour que des échanges entre individus puissent exister, c'est à dire qu'ils puissent faire de choix, il faut évidemment qu'ils aient au moins une partie commune à leurs univers cognitifs respectifs, il ne faut pas en revanche qu'ils aient exactement le même univers cognitif(information parfaite) car dans ce cas ils auraient exactement les mêmes incertitudes vis à vis de leur futur et donc les mêmes valeurs pour chacun des objets d'échanges.

Il ne faut pas non plus que leurs univers cognitifs soient totalement différents car ils ne pourraient alors pas apprécier la valeur des objets d'échanges mutuels.

Même univers cognitif

Pas d'échange possible :

Mêmes valeurs

Univers cognitif totalement différent

Pas d'échange possible :

Aucune valeurs communes

Recouvrement partiel des univers cognitifs

Echanges possible

Figure 7 : Univers Cognitif commun : condition d'échange

Cette théorie de la valeur englobe la théorie hédoniste et permet d'inclure des valeurs sociales que l'hédonisme individuel ne peut inclure. En effet la réduction de l'incertitude a pour but une satisfaction globale des besoins y compris le besoin de vivre en société. Elle inclus bien entendu les valeurs nouvelles déployées grâce aux "Technologies de l'Information et de la Communication" (TIC) dont j'ai parlé en première partie de cette analyse.

Ce qui m'a paru étonnant est que de nombreux auteurs contemporains ont abordé le sujet du changement de structure apporté par les TIC de manière partielle sans pousser leur idée jusqu'au bout. Le livre de Thierry Gaudin "Introduction à l'économie cognitive" en est un très bon exemple[xvi]. Mais il n'est pas le seul, Jeremy Rifkin[xvii] dans "La fin du travail" aborde également le sujet sans non plus aborder ce problème fondamental de la théorie de la valeur qui sous-tend pourtant son propos.  C'est encore le cas de D. Cohen[xviii] "Richesse du Monde, Pauvreté des Nations" et de E. Todd[xix], "L’illusion économique, essai sur la stagnation des sociétés développées". G.P. O'Driscoll, M. Rizzo[xx], "The Economics of Time and Ignorance" abordent un peu ce problème de la mesure de la valeur et des erreurs qui en découlent en économie[7]. Le rôle informationnel de la monnaie, au sens de réduction de l'incertitude, est même abordé par C. Goodhart[xxi] dans une étude approfondie sur la monnaie, l'information et l'incertitude sans pour autant dépasser cette analyse et y adjoindre l'impact des nouvelles technologies autrement que par leur capacité à rendre les échanges plus rapides.

Henri Laborit[xxii], dont on peut admirer ici les qualités de visionnaire, propose dès 1974 "d'appeler les sociétés modernes, quelles qu'en soit la dénomination politique << Sociétés Thermodynamiques >> pour les opposer à ce que pourrait être une << Société informationnelle >>".

Les premières sont consommatrices d'énergie à l'état brut, les secondes se préoccupent de la qualité de l'énergie, non seulement de la quantité. En effet, en luttant contre l'accroissement de l'entropie, on est obligé de considérer la dégradation de l'énergie. L'ensemble des valeurs va s'en trouver changé.

Par exemple, considérons le prix des carburants que les consommateurs trouvent exorbitants. En fait si l'on analyse la détérioration de la qualité d'énergie lors de la combustion dans un moteur à explosion, ou pire dans une chaudière de chauffage central, qui avait un potentiel d'utilisation sans égal pour le moment, on peut en déduire que le prix de l'essence est encore trop faible, malgré les taxes diverses dont elle est l'objet.

Une analyse informationnelle de la valeur[8] montrerait que les carburants issus du pétrole ont un potentiel de réduction de l'incertitude par leurs qualités irremplaçables en l'état actuel des connaissances :

C'est donc une énergie d'une très grande valeur informationnelle, à préserver activement, probablement le différentiel entre le coût d'extraction et de distribution et le prix à la consommation pourrait être utilisé au développement d'énergies alternatives pour le futur des véhicules mobiles. Ce prix devrait aussi limiter l'utilisation de cette énergie de haute qualité dans des applications fixes, telles que le chauffage des habitations ou la production d'électricité dans des centrales thermiques.

Cet exemple montre aussi la subjectivité de cette notion de valeur informationnelle. En analysant la perception de la valeur des carburants extraits du pétrole à travers la loupe d'un univers cognitifs intégrant les différents points précédemment évoqués, on arrive à l'idée que le prix de ces carburants est trop bas. Si l'on se place dans une analyse concrète de concurrence et de marché lié à toute une histoire de prix de l'énergie, l'incertitude perçue par les agents socio-économiques leur fait estimer le prix de ces carburants comme trop élevé.

Ceci n'est qu'une illustration des conséquences de la prise en compte d'une analyse de la valeur informationnelle.

On pourrait reprendre ce type de raisonnement pour l'évaluation des rétributions des activités sociales dont la valeur pourrait être estimée de manière globale en fonction de sa capacité à réduire l'incertitude. Cela permettrait, entre autres, de valoriser certaines activités humaines que l'économie de marché est inapte à valoriser mais qui pourtant contribuent à la qualité de la vie. Comme elles ne sont pas créatrices de valeur au sens de l'économie de marché, ces activités font souvent appel à un "bénévolat", rarement valorisé, et dont les acteurs s'essoufflent faute de soutien. Roger Sue déclarait à propos du volontariat[xxiii] : "Il faut prévoir un statut ( compatible avec celui de salarié), assortit de formes de gratification, voire de rémunération pour tous ceux qui donnent de leur temps aux associations"

Les mécanismes régulateurs

Il faudra inventer un système d'équilibration non plus strictement économique et guidé seulement par les échanges solvables, mais un système élargi, intégrant les facteurs économiques, sociaux et psychologiques permettant de déterminer une valeur informationnelle globale acceptée par le groupe social. A niveau individuel, en fonction des variations de l'univers cognitif, chacun utilisera la commodité au "prix" ainsi fixé dont seulement une partie sera liée à la consommation, le reste étant évalué par des critères non économiques au sens  strict.

Ce rôle est déjà en partie joué par les institutions. Walliser, cité précédemment, distingue des "institutions régulatives", qui influent en "suggérant aux acteurs des modes de comportement normatifs", et des  "institutions organiques", qui agissent sur une organisation "en imposant à ses membres des règles de conduite impératives". Ces institutions canalisent les échanges en réduisant les types d'interaction acceptables, donc l'incertitude globale du système.

Mais ces modes de régulations de type institutionnels, entre autres étatiques, risquent d'être mal adaptés à des évolutions rapides de la technologie ou aux bouleversements qu'elles entraînent dans l'ensemble des domaines socio-économiques, pas seulement dans le domaine des technologies de l'information et de la communication.

La mise en réseau des aspirations, compétences, des solutions possibles devrait permettre une évaluation cohérente des valeurs informationnelles correspondant à un équilibre entre la satisfaction des besoins individuels et la satisfaction des besoins collectifs grâce à des négociations d'un type global. Cette mise en réseau au sens général du terme, pourra être facilitée par l'utilisation des réseaux télématiques, mais pas exclusivement. Le rôle des politiques, dans cette démarche, sera d'assurer une répartition équitable de l'accès à ces réseaux. "La société de l'information ne doit pas être aux mains des techno-mordus[xxiv]."

Cette mise en réseau connaît déjà des exemples connus sous le nom de "Réseaux citoyens" tels que "l'Inter-réseau de l'économie solidaire" (IRES), ou le GIEP dans le domaine de l'épargne de proximité dans le Pas de Calais. "Ce qui leur est commun, c'est la volonté de s'inscrire dans des démarches collectives et participatives, ancrées sur un territoire, pour prendre en charge des questions non résolues par le marché ou l'état[xxv]". 

Parmi les mécanismes régulateurs, les associations devraient jouer une rôle important car elles se situent à l'interface des besoins individuels et des critères sociaux. Leur plus ou moins grande spécialisation pourrait permettre des analyses intégrant des univers cognitifs riches et variés au processus global de détermination des valeurs.

Enfin, ce genre de proposition ne pourra avoir de sens que s'il est fait au niveau international. Ce qui ne veut pas forcément dire mondial dans la mesure où appliqué à un sous ensemble économique suffisamment large, comme par exemple la communauté Européenne, il pourrait être tout à fait capable, grâce à sa meilleure allocation des ressources individuelles et collectives, de soutenir la comparaison avec le libéralisme. L'Europe avec ses dimensions sociales actuelles, qui même si elles ne sont pas idéales sont tout de même beaucoup plus développées que sur les autres continents, a déjà démontré qu'elle peut rivaliser avec ces autres continents dominés par un libéralisme sauvage. 

Formulations mathématiques

Je n'entrerais pas ici dans la formulation mathématique à laquelle se prête pourtant bien une analyse informationnelle de la valeur. Je m'en suis délibérément écarté au risque subir des critiques similaires à celles faites par Sokal et Bricmont face à l'emploi de théorie scientifiques hors de leurs contextes[xxvi], en particulier dans les sciences sociales. Il existe une bibliographie abondante sur la théorie de l'information dans ce domaine mathématique et physique. Quelques essais en Economie[xxvii] se sont principalement concentrés sur des problèmes techniques très spécifiques d'analyse mathématique du contenu d'information de certaines activités.

Conclusion et évolution de ces recherches

A ce point de la réflexion, seule une coopération pluridisciplinaire pourra faire avancer la discussion en testant ces hypothèses, au sens de Popper, en proposant des contre-exemples, des solutions nouvelles, des points de vue fondés sur d'autres univers cognitifs.

Paul Tréhin

     


Bibliographie


[1] P. Tréhin, "La Nouvelle Economie, Cybermythe ou Hyper réalité ?" 

[2] Buckminster Fuller est surtout connu pour l'architecture de ses "Domes Géodésiques", illustration d'une utilisation optimale des ressources, minimisant l'accroissement de l'entropie en économisant la matière.

[3] Ecole économique prétendant que seule l'agriculture était productive car elle apportait plus que ce qu'on avait semé alors que l'industries se contentait de transformer la matière.

[4] Pour une discussion approfondie de la notion de besoin et en particulier des extrapolations abusives faites par certains auteurs, voir P. Albou, dans la bibliographie..

[5] Tiré de l'analyse d'Henri Laborit, "l'Homme et la ville",

[6] Parmi ces activités domestiques, outre celles traditionnelles des activités ménagères, ils faut aujourd'hui inclure de plus en plus de montage d'objets vendus en pièces détachées dont la valeur est comptabilisée au prix de vente et ne tient pas compte de la valeur ajoutée par le consommateur lors de l'assemblage.

[7] Je ne cite pas les auteurs nettement plus polémiques qui abordent le sujet sous forme de pamphlet. 

[8] Dans cette perspective l'information est comprise comme une capacité à réduire l'incertitude du récepteur. La valeur informationnelle sera donc liée à la potentialité de réduction de l'incertitude apportée par un produit ou un service à la personne ou l'organisation qui l'emploie.



[i] R. Buckminster Fuller, J. Agel and Q. Fiore "I seem to be a verb", Bantam Books N.Y 1970

[ii] René Passet, "L'économique et le vivant", Economica, Paris 1996

[iii] P. Viveret, "Une 'fenêtre d'opportunités' pour l'économie plurielle", Transversales, Science / Culture, N° 63, Mai-Juin 2000

[iv] C. Shannon & W. Weaver, "The Mathematical Theory of Communication", The University of Illinois press, 1969 (1949 first ed)

[v][v] L. Brillouin, "Science and Information Theory", NY Academic Press 1962

[vi] A. Moles,  "Théorie Structurale de la Communication et Société", in "Le Concept d'Information dans la Science Contemporaine", Les Cahiers De Royaumont, Gauthier Villars, 1965

[vii] K. Popper, "Unended quest, an intellectual auto biography", Fontana Paperbacks, London 1982, sixth impression.

[viii] K. Popper, "Le mythe du cadre de référence", In "Karl Popper et la science d'aujourd'hui", Colloque organisé par R. Bouveresse, Centre Culturel de Cerisy-la Salle, Aubier, Paris, 1972

[ix] E. Dion, " Invitation à la théorie de l'information ", Collection Point, Ed. Seuil, Paris 1997

[x] F. Knight, "Risk, Uncertainty and Profit", 1921, cité dans G.G. Granger, "Méthodologie économique", PUF, Paris 1955.

[xi] P. Chombard de Lauwe, "Convergences et controverses sur la genèse des besoins", cité dans P. Albou, "Besoins et motivations économiques", PUF, Paris 1976

[xii] V. Packard, "The hidden Persuaders", Pocket Books, Simon & Schuster, N.Y. 1958

[xiii] B. Walliser, "L'économie Cognitive", Odile Jacob, Paris 2000

[xiv] Schaff A., "Langage et connaissance", Collection Point, Traduction Française 1969 (1ere Pub. Varsovie 1964)

[xv] E. Borel, " Probabilité et certitude ", Que sais-je, PUF , Paris 1950

[xvi] T.  Gaudin, "Introduction à l’économie  cognitive", Editions de l’Aube, Paris 1997

[xvii] J. Rifkin, "The End of Work, the Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-Market Era",  G. P. Putnam's Sons, New York 1995    

[xviii] D.  Cohen, "Richesse du Monde, Pauvreté des Nations", Flamarion, Paris 1997

[xix] E. Todd, "L’illusion économique, essai sur la stagnation des sociétés développées", Gallimard Paris 1998

[xx] G.P. O'Driscoll, M. Rizzo, "The Economics of Time and Ignorance", Routledge, New York, 1996 (revised ed. first ed 1985)

[xxi] C.A.E. Goodhart, "Money, Information and Uncertainty", MacMilan Press LTD, London 1989 (1st Ed, 1975)

[xxii] H. Laborit, "Société Informationnelle, Idées pour l'autogestion", Editions du CERF, Paris, 1973

[xxiii] R Sue, "L'associationnisme : un forme inédite d'autorégulation", Transversales, Science / Culture, N° 63, Mai-Juin 2000

[xxiv] Y. Lafargue, "Techno mordus techno exclus ? Vivre et travailler à l'ère du numérique", Editions de l'organisation, Paris 2000

[xxv] P. Marlant, "L'Inter-réseau de l'économie solidaire", Transversales, Science / Culture, N° 64, Juillet-Août 2000

[xxvi] A. Sokal, J. Bricmont, "Impostures: Intellectuelles", Odile Jacob, Paris, 1997

[xxvii] H. Theil, "Economics and Information Theory", North Holland Publishing Company, Amsterdam 1967